PS-0064-200-004.jpg  Deno's Wonder Wheel, Coney Island, 10:2011

Se souvenir des hommes

Publié dans Polka Magazine n°20 septembre 2012 – Virginie Luc

«  Une ligne de fuite, une ombre ou une empreinte me retient et m’impose l’acte photographique. Ce n’est pas moi qui en décide ». Paroles d’une étrange étrangère qui s’approche de la nuit.

Long Island, hors saison, la nuit. Il n’y a personne, seulement les traces de ce qui s’est joué le jour, ce qu’il reste des hommes. Un filet de volley-ball sur une plage d’Atlantique, les empreintes de pneus sur le sable, les manèges immobiles de Coney Island, la devanture grillagée d’un bar – les gens viennent de partir. Les seules fenêtres éclairées sur des couleurs saturées sont celles d’une maison de retraite, bloc de verre où la mort patiente.

Le silence reprend sa respiration. Petra aussi.

Petra Sedlaczek est née en 1966 à Cologne, en Allemagne, et vit depuis douze ans à Paris. Ses parents étaient architectes. Enfant, elle rêvait d’un petit restaurant dans le sud de la France. Des détours par les mers et les Indes, au gré d’emplois saisonniers, avant d’ouvrir son restaurant, dans les années 90, en Arles. Quelques mois plus tard, elle rencontre Peter. Peu à peu, elle découvre la notoriété de son nom. Lindbergh. « Je ne connaissais rien à la photo… Je l’ai suivi, j’ai appris ». Petra sera de tous les voyages, de toutes les rencontres. Elle l’assiste sur les plateaux où défilent les belles de ce monde, et suit des cours de photo à Paris. Leur fils est né, il y a dix ans.  Il y a dix ans aussi, Pétra est venue au monde. En prenant un appareil numérique et en allant à sa rencontre.

C’est au hasard des voyages avec Peter qu’elle découvre Long Island. Les paysages vides l’appellent. Alors, sans préméditation, Pétra revient sur les lieux. Seule et anonyme, sans plus de nom, elle s’approche du miroir tendu.

De Montauk jusqu’à Coney Island, elle remonte la nuit, braque les phares de sa voiture sur les traces d’une présence dérobée. La sienne ? De quoi est-il question au juste si ce n’est d’une rencontre ? Question d’être un jour ce que l’on est, question de donner raison au plus risqué, au plus difficile de notre nature ?

Petra s’inscrit dans la lignée de tous ceux qui, peintres, photographes, plasticiens du Land art, ont perçu dans le paysage un lieu d’écriture, d’inscription. L’éphémère est la preuve du temps. En le nommant Pétra le délivre, le fait exister à l’instant même où il disparaît.

Dans les rais de la lune ou d’un lampadaire, elle souligne le passage de la vie plutôt que la vie elle-même. « Je cherche à donner un visage à un lieu, sans le personnifier ». Petra semble préférer aux face-à-face en plein jour, les regards à la dérobée, dans l’intimité de la nuit. Depuis une chambre sur cour par exemple. Ainsi, sa première série de photographies – encore inédite- qui livre des anonymes – leur reflet, leur silhouette ou leur ombre…- surpris dans l’encadrement d’une fenêtre. L’acte photographique chez Petra ne semble pas arrêter la fuite du temps. Au contraire, il lui permet de faire son œuvre, il accélère sa propre disparition.

Les tirages sont étalés sur la grande table en bois de la cuisine. Petra est silencieuse. Les hautes fenêtres de son appartement parisien laissent couler la lumière de juin. Peu de mots suffisent, comme pour ne pas troubler le bruit de ressac, le vent qui prend son élan dans les rues désertées, ou qui se joue de l’ombre des feuillages contre une façade blanche et impudique.

La jeune femme, solaire, est à deviner dans ses images nocturnes.  Étrange étrangère. Étrange sœur qui se cache pour voir sans être vue, qui attend la nuit pour s’ouvrir à elle. Ses photographies sont là pour ne pas perdre de vue l’absence, la solitude, la beauté de la nuit et, avec elle, la promesse du jour.

Virginie Luc

 

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