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Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek “Clairefontaine entre peinture critique et fenêtre sur…”

Étrange parallèle que ce retour de Simon Nicholas, vieille connaissance que je présentai déjà pour la deuxième fois il y a plus de trois ans dans mon article «Clairefontaine entre peinture critique et road-movie», et Petra Sedlaczek, étoile montante de la photographie. Une fois de plus, la galerie Clairefontaine (1) présente les magistrales peintures du premier dans l’espace 1. de la galerie simultanément à une exposition photographique de très haut niveau dans l’espace 2. Avais-je en effet acclamé en février 2011 le grand talent d’Alfred Seiland à travers son «East Coast–West Coast», qu’aujourd’hui je m’ébaubis d’admiration devant la magie des «Images nocturnes» de

Petra Sedlaczek,

cette étonnante photographe de la nuit. Et c’est au rez-de-chaussée de cet espace 2, rue du St. Esprit, qu’elle commence par nous présenter des vues uniques sur les plages de Long Island (Tiens, tiens, encore l’East Coast!). Mais quel regard étrange pose-t-elle sur ce sable déserté, cette mer, ces brisants, ces brumes évadées de la nuit et ces nuits que l’homme ne perce que si peu? Il n’y aucun doute que l’artiste n’ait hérité, par-delà quatre siècles qui l’en séparent, de la maestria caravagesque du clair-obscur, ce génie que le Caravage n’appliqua point aux paysages, sinon très accessoirement, comme toile de fond à l’humain. Mais ici, c’est la nuit, l’héroïne du drame qui couve en ces lieux silencieux, quasi-déserts, jusqu’à ce qu’une forte lumière, jaillie d’on ne sait où (2), ne vienne en violer la sombre continuité et en accroître le mystère. Pourtant, même dévoilée, écartelée, la nuit reste souveraine. «Je cherche à donner un visage à un lieu sans le personnifier», dit Petra Sedlaczek.

Tout personnage semble avoir en effet vidé la scène, à moins que, encore remués… nous n’en trouvions, en montant à l’étage, toujours de l’espace 2, où, à 5800 kilomètres de Long Island, règne encore la nuit, mais ici parisienne, indiscrète, percée par la curiosité hitchcockienne de l’artiste. Vous contenterez-vous d’être voyeurs, ou regretterez-vous, un peu à l’instar du reporter Jeff (3) avec sa jambe cassée, votre impuissance à interagir avec les jeux du bien et du mal, derrière les fenêtres fermées ou qui baillent à la chaleur de Paris, la nuit? Non, vous n’aurez sans doute aucun regret; c’est au contraire avec un rare plaisir des yeux et de l’esprit que vous découvrirez cet autre aspect du talent de cette photographe de la nuit.

Petra Sedlaczek est née en1966 à Cologne. Quoique filles d’un couple d’architec-tes, elle et sa soeur jumelle sont touchées par le virus de la gastronomie et rêveront longtemps d’ouvrir leur restaurant dans le sud de la France. Aussi, Petra entreprit-elle dès son certificat de fin d’études un apprentissage de cuisinier et, son diplôme en poche, travailla dans divers restaurants à travers l’Europe avant de devenir en 1994 chef dans un restaurant en Inde. En 2000 elle réalisa son rêve et ouvrit un restaurant en France du sud, rêve remplacé en 2001 par un autre, puisqu’en 2001 elle rencontra son mari, un photographe, auquel elle ne se contentera pas de mijoter de petits plats, mais dont elle deviendra l’assis-tante. Naît sa nouvelle passion, la photo, qu’elle approfondit en 2007 au Spéos (4) et pratique désormais suivant ses propres projets créatifs. Une étoile est née. Surprenante et inattendue sans doute, mais incroyablement brillante… dans la nuit, bien sûr.

Simon Nicholas,

lui, nous présente sa vaste collection de quarante-quatre tableaux, peints la plupart entre 2011 – année de sa dernière expo chez nous – et 2014, me pardonnera, j’es-père, d’avoir présenté l’expo de l’espace 2 avant celle de l’espace 1, place Clairefontaine. Honneur aux dames! En fait, il y a déjà cinq ans que j’ai pu apprécier pour la première fois les créations picturales critiques du remarquable artiste peintre britannique Simon Nicholas, qui nous présentait déjà dans l’espace 1 de la galerie Clairefontaine sa série de tableaux «Kirchberg» inspirée de… Devinez! Et rebelote en 2011, mais cette fois sous le titre totalement neutre de «Paintings», sous lequel il développe une grande diversité de sujets et s’épanouit en un riche éventail de perspectives d’un style néo-impressionniste pour le moins attachant.

Son exposition de toiles tous formats, à l’huile ou à l’acrylique sur toile de lin, du petit 16 x 15 mm au vaste 240 x 240 cm, pour lequel Marita Ruiter, la directrice, a même fait casser une cloison, dépeint de nombreux aspects de la cité de l’homme «civilisé». Ce dernier y est toutefois aussi désincarné et anonyme que la plupart de ses paysages et constructions qui, hormis leur rappel au déjà-vu, représentent rarement la réalité. De son côté, l’être humain y est soit foule, multitude ou absence, mais alors présent dans et par ses réalisations, jamais comme personne singulière, reconnaissable en tant que telle. Autre parent pauvre: la nature. Même là, où elle occupe l’ensemble du tableau, comme dans nombre de ses études de parcs, plages ou promenades, elle n’est dépeinte qu’en fonction de la cité, portion congrue que le peintre lui concède avec cette même négation de la singularité qu’il impose à l’humain. L’humanité y est donc aussi collectivement omniprésente dans ses tableaux, que les individus en sont absents. Paysagiste urbain incomparable, Simon Nicholas peint ses vedute par touches légères, sensuelles aux teintes le plus souvent pastel, couleurs et contours amortis par un léger flou commandé par l’essence du (ou l’absence de) sujet et par l’importance de la lumière. Nombre de ses peintures peuvent en effet rappeler des oeuvres comme «Un train dans la neige» de Monet, «Terrasses à Cagnes» de Renoir ou «Vue d’Auvers» de Cézanne, à condition d’extrapoler celles-ci en milieu urbain, suburbain, balnéaire ou industriel moderne…

Ainsi que je le pointais déjà dans mes précédents articles, j’ai comme l’impression que les fascinants tableaux de Simon Nicholas dégagent par (ou en dépit de) l’ordonnancement même de leurs sujets (ou leur absence de sujet), l’ombre à peine définissable d’un regard libertaire critique, mais peut-être désabusé. Quoiqu’il en soit, les vedute de ce peintre qui, né à Londres en 1954, ayant étudié à la Bath Academy of Art en 1973-74 et à la Camberwell School of Art de 1974 à 1977, a déjà exposé dans toute l’Europe et aux États-unis, sont quasiment toutes superbes. Elles offrent au spectateur un aperçu tout à la fois apaisé et sans concessions sur le milieu humain et son opportunisme grégaire, c’est-à-dire – l’une des différences majeures avec ses prédécesseurs impressionnistes – de l’insignifiance de l’individu chez l’homme contemporain. À voir absolument et à revoir encore!

Giulio-Enrico Pisani

*** 1) Galerie Clairefontaine, espace 1, 7 place Clairefontai-ne, Luxembourg ville et espace 2, à deux pas de là, 21 rue du St-Esprit. Ouvert mardi à ven-dredi de 14,30 à 18,30 h et sa-medi de 10 à 12 et de 14 à 17 h. Expo Simon Nicholas et Petra Sedlaczek à visiter jus-qu’au 26 avril.

2) En fait, les phares de sa voiture, quelque part, hors tableau. Mais que nous importe?

3) Interprété par James Stewart dans le film d’Hitchcock Fenêtre sur cour.

4) International Photography School • London, Paris.

 

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